Michel Pignard raconte sa carrière en rallye : Alpine A110, Porsche 911, BMW M3 et 100 victoires
Pour beaucoup de passionnés de course de côte, Michel Pignard reste indissociable des prototypes, de la montagne et de ces montées où chaque dixième se gagne au millimètre. Mais réduire sa carrière à la course de côte serait oublier une autre facette, spectaculaire et parfois complètement folle, de son parcours : le rallye.
Dans cette nouvelle interview de Live4Racing, Michel Pignard revient en détail sur cette partie de sa carrière. Des premières expériences dans les années 1960 jusqu'à sa 100e victoire en compétition, il raconte les Alpine A110, NSU, Porsche 911, Ford Sierra Cosworth et BMW M3, mais surtout les hommes, les routes, les accidents et les histoires qui ont construit une vie de pilote.
Des débuts mouvementés : copilote… et malade en voiture
Avant de devenir pilote, Michel Pignard voulait avant tout conduire. Peu importait finalement la discipline. Son père côtoyait des clients qui participaient aussi bien à des rallyes qu'à des courses de côte et le jeune Michel se retrouve rapidement plongé dans cet univers.
Ses premières expériences en rallye se font pourtant depuis le siège de droite. Un problème : il est malade en tant que copilote. Lire des notes devient presque impossible et certaines nuits de rallye se transforment en véritable épreuve.
Il accompagne notamment Jean Cibille avec une Renault 8 Gordini. Il observe alors les gestes, les pieds, les réactions de la voiture et la manière dont les pilotes font glisser leurs machines. Une véritable école du pilotage, à une époque où les reconnaissances, les notes et les méthodes de préparation étaient très différentes de celles du rallye moderne.
Et lorsqu'il passe enfin derrière le volant, son approche des notes reste pour le moins minimaliste : mauvais, moyen, bon, très bon… et à fond. Une méthode rudimentaire qui ne l'empêche pas, lors d'un de ses premiers rallyes, de signer un temps scratch dans une spéciale qu'il doit parcourir sans notes après une erreur lors des reconnaissances.
NSU : les premiers grands résultats
À la fin des années 1960, Michel Pignard se retrouve au volant des NSU. Les voitures ne disposent pas d'une puissance extraordinaire, mais leur légèreté et leur comportement permettent au jeune pilote lyonnais de se faire remarquer.
En 1970, il atteint la 5e place du championnat de France. Les moyens restent pourtant limités. Michel finance une grande partie de ses rallyes lui-même, tandis que NSU lui apporte progressivement une aide technique et des pièces.
Mais sa carrière est déjà marquée par ce qui deviendra presque un running gag : la mécanique et la malchance. Arbres de roues cassés, abandons, incidents… Michel Pignard est rapide, parfois très rapide, mais terminer les rallyes est une autre histoire.
1971 : l'Alpine A110 et le rêve de jouer avec les pilotes d'usine
En 1971, changement de dimension. Michel Pignard achète une Alpine A110 neuve et s'aligne au rallye Lyon-Charbonnières.
La Berlinette est alors l'une des références absolues du rallye français. Légère, agile et redoutable sur les routes sinueuses, elle permet à Pignard de se mesurer directement aux pilotes d'usine Alpine.
Et les chronos suivent.
Il signe notamment des temps qui le placent au contact de références comme Jean-Claude Andruet ou Jean-Pierre Nicolas. Mais une crevaison en Chartreuse lui coûte plusieurs minutes. Il remonte finalement jusqu'à la neuvième place.
Cette performance attire néanmoins l'attention d'Alpine et ouvre la porte à une aide pour la suite de la saison.
Un tonneau qui aurait pu très mal finir
Au Critérium des Cévennes, la mécanique commence par lui jouer un nouveau tour : de l'huile atteint l'échappement et la voiture prend feu en spéciale. L'incendie est maîtrisé, Michel repart et remonte jusqu'aux avant-postes.
Puis vient l'accident.
En cherchant à revenir sur Jacques Henry, Pignard attaque très fort. Trop fort. L'Alpine heurte un rocher et part en tonneaux.
Michel sort indemne, mais sa coéquipière est éjectée par la lunette arrière et se retrouve avec un bras coincé sous la voiture. L'épisode illustre brutalement ce qu'était le rallye de cette époque : des voitures rapides, des routes sans marge d'erreur et une sécurité qui n'avait rien à voir avec les standards actuels.
Sur la glace face aux pilotes d'usine
L'histoire avec Alpine ne s'arrête pas totalement là. Michel Pignard participe également à des courses sur glace, notamment à Serre Chevalier.
La neige lui convient. Son pilotage naturellement porté sur la glisse aussi.
Avec des pneumatiques comparables à ceux des pilotes officiels, il découvre qu'il peut réellement se battre avec les références de l'époque. Mais là encore, la mécanique finit par interrompre une performance qui s'annonçait exceptionnelle.
Cette expérience lui fait surtout comprendre une réalité : pour jouer régulièrement la victoire contre une équipe d'usine, il faut disposer du même niveau de préparation et de fiabilité. Une voiture cliente, même performante, ne bénéficie pas forcément des mêmes pièces renforcées ni d'une reconstruction complète après chaque épreuve.
Michel Pignard choisit alors de concentrer davantage ses moyens sur la course de côte, discipline dans laquelle il construira une part majeure de son palmarès.
Le rallye ne disparaît jamais vraiment
Il continue pourtant à revenir ponctuellement au rallye. Parmi ces aventures figure notamment le rallye du Bandama en Côte d'Ivoire, mais aussi différentes participations au Lyon-Charbonnières avec des voitures très différentes.
Renault 5 LS pratiquement de série, Volkswagen Golf GTI, Fiat Ritmo Abarth… Michel Pignard accepte les opportunités, retrouve les spéciales et continue d'accumuler les expériences.
Le Lyon-Charbonnières occupe une place particulière. Pour un pilote lyonnais, cette épreuve représente beaucoup plus qu'une simple manche de championnat. Pignard la compare lui-même, dans son univers, à ce que peut représenter le Monte-Carlo pour un grand pilote de rallye.
Et pourtant, le « Charbo » va longtemps lui résister.
Porsche 911 : le retour aux avant-postes
Au milieu des années 1980, Michel Pignard revient avec une arme autrement plus sérieuse : la Porsche 911.
Le rythme est immédiatement là. Il signe des temps scratch et se bat pour les premières places face à des voitures et des pilotes de très haut niveau.
La Porsche correspond bien à son pilotage, même si elle impose une technique particulière. Pignard explique notamment qu'elle n'est pas la plus efficace à l'entrée du virage. Il faut soigner le point de braquage, placer l'auto, puis exploiter son efficacité une fois le point de corde passé.
Sur les petites routes étroites, là où la largeur de la 911 pourrait sembler être un handicap, il découvre au contraire une voiture capable de « voler » d'un virage à l'autre.
Les victoires arrivent. Mais au Lyon-Charbonnières, la malchance continue.
Ranchal : 15 kilomètres avec l'accélérateur bloqué à fond
Parmi toutes les histoires racontées dans cette interview, celle de Ranchal résume peut-être mieux que n'importe quelle autre le personnage.
Après une sortie dans la neige avec sa Ford Sierra Cosworth, de l'eau s'infiltre sous le capot. Pendant une longue attente avant la spéciale suivante, elle gèle autour du câble d'accélérateur.
Au moment de prendre le départ, le moteur reste accéléré à fond.
Abandonner ? Pas vraiment le genre de la maison.
Michel Pignard prend le départ et parcourt environ 15 kilomètres en contrôlant la puissance… avec la clé de contact. Il coupe le moteur pour ralentir, remet le contact pour relancer la voiture, freine, recoupe, rallume.
Et malgré cette méthode de pilotage pour le moins improbable, il raconte avoir signé le deuxième temps scratch.
C'est le genre d'anecdote qu'aucune fiche de résultats ne peut raconter. Et c'est précisément ce qui fait tout l'intérêt de cette interview.
La BMW M3 pour enfin vaincre le Lyon-Charbonnières
Après les NSU, l'Alpine, la Porsche et la Sierra Cosworth arrive un autre monument du rallye de cette période : la BMW M3.
Les premières sensations ne sont pourtant pas totalement rassurantes. Lors de ses essais, Michel trouve la voiture trop souple et la voit régulièrement lever deux roues lorsqu'il attaque.
Sa réaction résume bien son humour : il n'est pas Rémy Julienne et ne sait pas exactement combien de temps une M3 est censée rester sur deux roues.
Mais sur les routes du rallye, la BMW révèle ses qualités : moteur disponible, boîte six rapports, facilité au frein à main et comportement efficace.
Et surtout, cette fois, le Lyon-Charbonnières ne lui échappe pas.
En 1991, Michel Pignard et Franck Berruyer remportent le rallye au volant de la BMW M3. Le palmarès officiel du Rallye Rhône-Charbonnières confirme cette victoire, après notamment une deuxième place de Pignard en 1986 sur Porsche 911 SC et une autre en 1988 sur Ford Sierra Cosworth. Cette victoire sur BMW M3 devient également la 100e victoire en compétition de Michel Pignard.
Après tant d'années de crevaisons, de casses mécaniques, de sorties, de brouillard, de neige et de rendez-vous manqués, la boucle est enfin bouclée.
Rallye ou course de côte : où Michel Pignard prenait-il le plus de risques ?
La réponse de Michel est sans hésitation : en rallye.
En course de côte, le pilote peut travailler une route précise et repousser extrêmement loin ses repères de freinage. En rallye, la route bouge, les bosses perturbent la voiture, l'adhérence change et chaque freinage doit conserver une petite marge.
Mais lorsqu'il était jeune, Michel reconnaît justement ne pas toujours avoir conservé cette marge.
Avec le recul, il estime ne pas avoir été suffisamment mûr à l'époque des NSU et de l'Alpine. Son obsession était simple : faire des temps. Plus tard, l'expérience lui apprend à construire un rallye, à gérer et à savoir quand attaquer.
La preuve ultime arrive tardivement : il remporte son premier Lyon-Charbonnières à 46 ans.
Quatre décennies de sport automobile racontées sans filtre
Cette interview n'est donc pas seulement l'histoire d'un palmarès. C'est celle d'une époque du sport automobile où un pilote pouvait passer d'une NSU à une Alpine A110, d'une Porsche 911 à une Sierra Cosworth puis à une BMW M3, courir sur la neige, disputer un rallye en Afrique et revenir quelques semaines plus tard sur une course de côte.
Michel Pignard raconte surtout cette période avec sa mémoire, son humour et une franchise qui donnent parfois l'impression d'être assis avec lui dans le paddock plutôt que devant une caméra.
Accélérateur bloqué à fond, tonneau en Alpine, copilote malade dans le brouillard, mécanique récalcitrante, duels à quelques secondes et 100e victoire : impossible de tout résumer ici.
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